Portrait
de Laurent Nottale : article du journal "Libération" du 16/12/98
(D. Leglu)
LE HERISSON DE L'ESPACE-TEMPS
Laurent Nottale, 46 ans, astrophysicien,
injecte de la «rugosité» dans l'Univers et rend la mécanique quantique lumineuse.
Un génie?
LAURENT NOTTALE EN 6 DATES
29 juillet 1952. Naissance à Paris.
9 juin 1980. Thèse de doctorat ès-sciences sur "les lentilles gravitationnelles
par amas de galaxies".
Octobre 1980. Entrée au CNRS.
1993. "Fractal Space-Time and Micro-physics" (ed. World Scientific).
1994. "L'Univers et la lumière", éd. Flam-marion.
1998. "La Relativité dans tous ses états" éd. Hachette
mars 2000. "Les arbres de l'évolution"
éd. Hachette, avec Jean Chaline et Pierre Grou
Et s'il était le nouvel Einstein? Et si ses équations étaient ce qui s'est écrit
de mieux depuis la relativité? Lui poser directement ces questions, c'est évidemment
se retrouver sans solution: "L'avenir parlera pour moi. Les mauvaises idées
se décantent." La formuler devant ses collègues ne guide pas forcément
vers plus de clarté. "C'est pas idiot", dit l'astrophysicien James
Lequeux, directeur d'Astronomy and Astrophysics, la revue spécialisée qui compte
en Europe et publie ses articles, "c'est même assez impressionnant. Sa
théorie a l'air de marcher."
L'astronome Laurent Nottale, depuis son bureau exigu de l'observatoire de Meudon,
lance en effet rien moins qu'une proposition nouvelle sur le monde - que vous
et moi pouvons lire dans un texte "grand public" intitulé la Relativité
dans tous ses états (1). Une excitante théorie où l'espace-temps - trame de
l'Univers, des galaxies, de vous et tous objets qui sont et vont - a changé.
Einstein, au début du siècle, l'avait déjà redessiné aussi souple qu'une montre
molle, là où on l'avait auparavant cru droit et rigide. Les trous noirs en sont
nés, sortes de puits vertigineux dans le vaste filet ondulé où le temps peut
se raccourcir, l'espace s'allonger... Nottale, lui, y fait maintenant surgir
de la rugosité. Un peu comme pour les poumons: là où certains ne verraient que
des ballons gonflés, il insiste sur leur allure chiffonnée. Le monde selon Nottale
aurait cette géométrie-là, vu de près: fragmenté, irrégulier, cassé par petits
degrés...
De sa poche, l'astrophysicien tire un carton bleu. Un carré où se profilent
d'autres carrés plus petits, dont certains évidés. De ses deux mains, il le
compacte, construit des petits gradins où les trous disparaissent. Avec ce bout
de papier, il présente l'image simplifiée de l'Univers nouveau qu'un jour il
baptisa "hérisson fractal" (2). Drôle de bestiole à escaliers contournés,
un rêve d'Escher irrégulier, qu'il cisèle depuis vingt ans, en un labeur obstiné.
Nottale trouve donc inopportun que certains s'obstinent à le traiter, aussi
juvénile paraisse-t-il à 46 ans, de "jeune chercheur". Voilà des décennies
qu'il planche sur Planck, relit Einstein ou Newton.
"Je fais de la recherche depuis que je suis bébé", dit-il. Pas étonnant
qu'il se soit arrangé, dès l'école primaire, pour«trouver des trucs» qui ne
manquaient pas d'impressionner les petits camarades. Par exemple, l'art de "calculer
plus vite des carrés". Il serait erroné d'y déchiffrer un epsilon de forfanterie.
Plutôt l'équation personnelle d'une "vraie souffrance", le jeune Nottale
ayant "cette impression que la réalité était autre que l'image renvoyée
par les adultes".
Son enthousiasme, aujourd'hui, à expliquer et même à "vulgariser",
viendrait-il de cette enfance où il s'imaginait que "personne ne comprendrait"?
Sa généreuse volubilité tranche avec la gravité des yeux vert sombre et le sérieux
d'un visage maigre, mangé d'une barbiche. Une chose est sûre: il a voulu que
sa théorie ait l'avantage de rendre lumineuse l'une des théories les plus absconses
(du moins pour le profane) et les plus dérangeantes pour la pensée qui aient
été formulées au XXe: la mécanique quantique qui "régit" l'infiniment
petit. A l'inverse du "sens commun", on y voit des objets franchir
des barrières apparemment infranchissables, être peut-être ici ou là ou tout
comme... Einstein, jusqu'à sa mort, reprocha d'ailleurs à cette mécanique-là
- qu'il avait pourtant grandement contribué à créer - de reposer sur des probabilités
et de «fabriquer» un monde d'essence statistique: "Dieu ne joue pas aux
dés." La phrase a toujours hanté Laurent Nottale. Et si sa théorie à lui
est un jour avérée, elle devra infiniment à cette contestation fondamentale.
En toute probabilité, elle fera alors grimper l'actuel directeur 2e classe du
CNRS vers les sommets où planent les Schrödinger, Planck, Poincaré, Galilée...
Il s'en souvient bien, l'idée de la rugosité lui vint en 1979". A l'époque,
l'académicien Jean-Claude Pecker, qui a formé des générations d'astronomes,
avait invité pour quelques conférences Benoît Mandelbrot, auteur, en 1975, d'un
livre retentissant sur les "fractals". Comme leur nom bizarre le laisse
supposer, il s'agit d'objets biscornus aux contours fragmentés dont l'archétype,
en France, est la côte de Bretagne: aussi bien hérissée d'abers quand on la
photographie par satellite, que profondément découpée à l'úil nu ou très rugueuse
sous les pieds. Etrange côte fractale que celle qui éternellement se réplique,
à petite, moyenne ou grande échelle. L'Eurêka de Nottale, c'est d'avoir trouvé
que, pour l'infiniment petit, il allait précisément "utiliser les fractales".
Et donc injecter de leur aspérité dans la trame lisse de l'espace-temps.
Depuis, de cette géométrie, il ne s'est plus départi. «Il me fallait développer
une intuition nouvelle», insiste-t-il. A l'instar d'Einstein qui, dès 16 ans,
se demandait ce que cela ferait de chevaucher un rayon de lumière et quelle
nouvelle compréhension du monde en résulterait, Nottale passe son temps à essayer
de se glisser "à l'intérieur d'un fractal". A cet instant, ses yeux
verts brillent. On l'imagine, tel un Nils Holgersson lilliputien, virevoltant
de montagnes en vallées minuscules, dans une danse avec les électrons, nuage
quantique tel un essaim d'abeilles. Lui, patiemment, vous explique que vous
n'y êtes pas du tout. Qu'une fois "à l'intérieur du fractal, ma particule
va tout droit. Comme dans un vélodrome où le cycliste peut foncer tout droit,
si le virage est bien relevé". Et pourtant, il tourne.
Revenons à échelle humaine. Dans ses carnets, Nottale en est «à la page 6000».
Car plus de vingt fois, il a remis l'ouvrage sur le métier. Il raconte comment
ses articles scientifiques, au début des années 80, lui ont été renvoyés. Comment
il a fallu les "retravailler, rejeter 1 000 erreurs et les étoffer".
Pour preuve, son premier «grand article sur l'espace-temps fractal, dans le
Journal of Modern Physics en 1989, finit par occuper "70 pages".
Entre-temps, la croissance de ses ennemis a été exponentielle. Le plus dur furent
ces retours violents de collègues anonymes, referees auxquels les revues spécialisées
s'adressent pour relecture critique, qui, parfois, écrivirent dans la marge
de ses articles: «Ridicule.» Ce mot-là, il ne l'encaisse pas. Il le fait fricoter
avec ceux qui commettent des "écrits farfelus", plaie des éditeurs.
"Vous savez, ceux qui vous racontent comment Einstein s'est trompé, moque
James Lequeux. Nottale n'a rien à voir avec ça."
Nottale, d'ailleurs, est "modeste" (Lequeux), "ouvert, sur la
philo aussi" (le Belge Raphaël Hermann, un de ses collaborateurs), carrément
"génial" pour l'astronome Gérard Schumacher (Observatoire de la Côte
d'Azur), qui a commencé à appliquer sa théorie sur les planètes du système solaire
et en devient lyrique: "Il y a eu les Grecs, Einstein et puis Nottale."
Après des années de traversée du désert, il avoue crouler sous les e-mails,
sous les demandes d'envoi de Fractal Space-Time and Microphysics, publié en
1993, livre crucial pour sa renommée internationale. Il sourit, ce fils de capitaine
de la marine marchande, qui trouve "intéressant ce qui choque". Car
il a échappé au "plus terrible des cauchemars". Ne plus jamais "observer
le ciel et ne pas pouvoir devenir astronome", quand, à 8 ans, il eut un
úil crevé par un petit voisin. L'oeil d'aujourd'hui n'a qu'un dixième mais c'est
bel et bien celui d'un astrophysicien.
(1) Ed. Hachette, 139 pp., 130 F.
(2) Lire Libération du 23 février 1994.
Dominique LEGLU